Comment Archie Belaney est devenu Grey Owl

Son imaginaire stimulé par la littérature, Archie Belaney, enfant, rêvait de devenir Autochtone. Source : Bibliothèque et Archives Canada

Une légende est née dans le Nord de l'Ontario



Le 13 avril 1938, le North Bay Nugget publiait un article qui portait sur Grey Owl, l’écologiste et auteur autochtone qui était, à cette époque, l’une des plus grandes célébrités canadiennes. Grey Owl, vous voyez, était mort la veille à Prince Albert en Saskatchewan et le Nugget tenait à faire le point : Grey Owl n’était pas réellement un Autochtone. Contrairement à l’histoire qu’il racontait, sa mère n’était pas une Apache et son père n’était pas un prospecteur écossais qui avait fait des tournées avec Buffalo Bill. Il n’avait pas grandi sur les rives mexicaines du Rio Grande. Grey Owl était, en réalité, un homme blanc et britannique. Son vrai nom était Archie Belaney.

Si l’histoire de Grey Owl prend racine dans le nord de l’Ontario, celle d’Archie Belaney commence à Hastings en Angleterre. Enfant, comme plusieurs de sa génération, il était obsédé avec le monde du Wild West. Mais alors que les autres garçons voulaient toujours être le cowboy, Archie, lui, voulait être l’Autochtone. L’obsession ne l’a pas quitté à l’adolescence. Il lisait sans cesse des poèmes comme The Song of Hiawatha de Henry Wadsworth Longfellow et des livres comme Two Little Savages d’Ernest Thompson Seton. Il traînait dans les forêts en jouant à l’Autochtone. Il avait 15 ans lorsque le Wild West Show de Buffalo Bill arriva en ville. C’est ici, en août 1903, qu’Archie vit de vrais autochtones pour la première fois. Il était vendu. Coûte que coûte, il dévouerait sa vie à se transformer en Autochtone; il ferait de sa fantaisie une réalité.

ARRIVÉE DANS LE NORD

En 1906, en pleine ruée vers l’argent de Cobalt, Archie arriva en train au lac Témiscamingue. Pour gagner sa vie, il s’était dit qu’il deviendrait guide. Il y avait un hic : il ne connaissait pas le territoire et ne savait pas faire de canot. Bref, il n’avait aucune compétence pour guider les riches touristes du sud.

Bill Guppy, un homme des bois chevronné, prit pitié du jeune anglais et commença à le former. Le premier hiver, Archie apprit à faire de la raquette, à faire du tir à la hachette et les rudiments du métier du trappeur. En soirée, il jouait du piano pour Bill et sa famille. Lorsque les glaces partirent, Archie, Bill et les deux frères de ce dernier se rendirent au lac Temagami depuis le lac Témiscamingue. Les portages n’étaient pas faciles, mais franchir les rapides était un sport pour lequel il développait un véritable amour.

La réserve de Chapleau. Photo : Destination Ontario

Bill et ses frères travaillaient comme guides en été. Le tout nouveau Temagami Inn venait d’être construit par Don O’Connor, un entrepreneur de Sudbury qui comptait profiter du fait que, grâce à la la célébrité de Cobalt, le tourisme se développait dans le Nord. Par contre, Archie n’avait toujours pas le savoir-faire nécessaire pour devenir guide. Il travailla donc comme bête de corvées à la Temagami Inn. Ce n’était pas le boulot de ses rêves, bien sûr, mais, tout près, des Anishnabés habitaient sur Bear Island (à environ 20 km du village de Temagami ou du parc provincial Finlayson Point, par voie navigable) pour l’été. Le monde autochtone auquel Archie avait rêvé depuis son enfance était finalement à sa portée.

Au parc provincial Lady Evelyn-Smoothwater, qui demeure un lieu de villégiature populaire. Photo : Parcs Ontario.


Dès qu’il le pouvait, Archie prenait un canot pour se diriger vers le village de la bande locale. Tel un anthropologue, Archie prenait constamment des notes dans de petits calepins noirs. Il commença à apprendre l’ojibwé. Il posa mille et une questions sur la vie des Autochtones qui, il faut le dire, perdaient leurs coutumes depuis déjà quelques décennies.

Archie se transforma délibérément en Autochtone ou, du moins, en Autochtone qui reflétait à la fois celui de la réalité et celui inspiré des livres qu’il avait lus. Il insista pour porter des mocassins partout, même lors d’un bref retour en Angleterre. Il travailla à se débarrasser de son accent anglais. Il adopta une marche bondissante et silencieuse qu’il disait être celle des Autochtones. Il laissa pousser ses cheveux. Et, comme toujours, il racontait à qui voulait bien l’entendre la fable de ses origines apache-écossaise et de sa jeunesse mexicaine.

 

Grey Owl nourrissant un castor, 1931. Source : Chemins de fer nationaux du Canada. Bibliothèque et Archives Canada, e01086168

KOM-HOM-SE, le petit hibou

C’est en 1908 qu’Archie rencontra celle qui deviendrait sa première épouse. Angele Egwuna travaillait dans la cuisine de la Temagami Inn. Par alliance, la bande locale accueillit Archie. C’est ainsi qu’il devint ami avec les oncles d’Angèle : Ned White Bear, un guide autochtone aux légendaires cheveux blancs mieux connu sous le nom de Temagami Ned, et Michel Matthewias, un autre guide autochtone. Comme il observait tout toujours intensément, Archie fut baptisé ko-hom-see ou petit hibou. C’est ce nom qu’il transformerait éventuellement en Grey Owl.

Archie fut invité au camp de trappage et de chasse de la famille Egwuna. Il avait finalement l’éducation qu’il avait tant espérée. Il devint un homme des bois, mais pas n’importe quel genre : un autochtone honoraire. Il avait ainsi trouvé une famille à laquelle il pourrait appartenir. Le 23 août 1910, il se maria à Angèle.

Mais tout n’était pas rose. Certes, Archie adorait le Nord, les forêts, la faune et toutes choses bushcraft. Mais il était aussi un homme troublé, qui préférait souvent la fantaisie à la réalité. Il avait de la difficulté à tolérer le racisme dirigé envers les autochtones qui l’avaient adopté. Ayant grandi dans une famille fracturée, il ne sut quoi faire lorsque Angèle donna naissance à leur premier enfant, Agnes. Dans une confusion totale, Archie quitta le lac Temagami.

 

Une partie du Nord ontarien, en 1901. En vert, à gauche, la région de Biscotasing, et à droite, le lac Temagami. Les flèches servent de repères. De gauche à droite : Sault Sainte-Marie, Sudbury et North Bay. Carte : Map of Eastern Algoma and Northern Nipissing, imprimée par Copp Clark Co. pour le Département des terres de la Couronne, 1901. Issue du catalogue de l'Université de Toronto, article G 3513 A4 506 1901

 

Succès et revers

La vie ne devint pas moins chaotique lors des années qui suivirent. Archie passa plusieurs années à Biscotasing comme trappeur, guide et garde-feu. Puis, lorsque la Première Guerre mondiale éclata, il devint sniper.

À son retour, il fit un bref retour à Biscotasing et dans la région de Chapleau. À défaut de parler la langue, d’être capable de construire des pagaies, il devint un canoteur aguerri. Vers 1925, il quitta le nord de l’Ontario pour s’installer à Cabano au Québec et, ensuite, près de Prince Albert en Saskatchewan.

Archie Belaney a appris à devenir Grey Owl dans le Nord de l'Ontario. Photo : Yousuf Karsh, 1936. Source : Bibliothèque et Archives Canada, article e010792745, accessible sur Wikimedia Commons.

Il continua de se transformer en Autochtone jusqu’au point de changer son nom à Grey Owl et de se teindre les cheveux noirs et la peau avec du henné.

Il se maria quatre autres fois et eut trois autres enfants (notamment avec une Marie Girard de la région de Chapleau), aucun desquels il a élevé. Il abandonna le trappage en faveur de la conservation grâce à l’encouragement de sa quatrième et plus célèbre conjointe, Anahareo, aux origines mohawks et algonquines, originaire de Mattawa.

Il devint auteur de renom publiant plusieurs articles et trois livres : The Men of the Last Frontier, Pilgrims of the Wild, The Adventures of Sajo and her Beaver People et Tales of an Empty Cabin. Il devint une superstar, partant en tournée pour montrer les films qu’il avait faits et livrer son message de conservation écologique partout en Angleterre, aux États-Unis et au Canada. Malheureusement, plus la vie accélérait, plus l’autodestruction accélérait aussi. En marge de tous ses efforts de sensibilisation et de conservation, il développa un amour malsain pour l’alcool.

Archie Belaney était un homme passionné et important pour le mouvement de la conservation écologique. Mais il était aussi très troublé. Lorsque le North Bay Nugget révéla son secret, les gens contestèrent la validité de son message de conservation.

Mais bien qu’il ait été considéré comme un imposteur, sa défense des droits des Autochtones et sa passion pour la sauvegarde de la nature étaient sincères.

Une statue de bois est consacrée à Grey Owl, à Mattawa. Photo : Pierre Ouellette

Pour suivre ses traces

Pour suivre les traces d’Archie Belaney en territoire nord-ontarien, rien de plus simple :

  • Campez près de Temagami, au parc provincial Finlayson Point. De là, la location de canot vous permet de découvrir l’école en plein air d’un Archie Belaney en voie de devenir Grey Owl.
  • Réservez un séjour au Temagami Inn, mais sachez que ce centre de villégiature n’est pas celui où Grey Owl était employé - le Temagami Shores Inn & Resort est près de la route 11, alors que le Temagami Inn d’Archie Belaney s’appelle aujourd’hui le Temagami Lodge (un service de taxi nautique est offert).
  • Participez aux activités offertes à Bear Island, dans le lac Temagami.
  • Grimpez dans la fameuse tour de guet de Temagami, qui permet d’observer plus de 40 km de forêt et de lacs à la ronde.
  • Près de Biscotasing et de Chapleau, rendez-vous dans les parcs Aubrey Falls (accessible par la route 129, célèbre auprès des motocyclistes, au nord de Blind River), Windy Lake, Halfway Lake (au nord de Sudbury, accessibles par la 144) ou Ivanhoe Lake (sur la route 101, près de Foleyet, ou entre Timmins et Chapleau). Vous pourrez y louer un canot.
  • Vous pouvez aussi aller à Mattawa. Là, une série de grandes statues de bois commémorent certains personnages importants dans l’histoire du Canada. Grey Owl et Anahareo y ont leur place!

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